Mais qu’ils me font mal aux pieds, ces souliers!
En cette veille de Noël, j’arpente depuis des heures les trottoirs de Waterloo. Les rues sont brillamment illuminées mais de toute cette féerie, je ne vois plus, pour l’instant, que les étoiles de douleur qui dansent devant mes yeux.
Mes petons sont en feu, rougis par les cloques faites par ces maudites nouvelles chaussures ! Toute la journée, j’ai parcouru les magasins, accrochée aux basques de ma mère, à la recherche des derniers cadeaux, qui cette année encore, iront garnir le pied du sapin.
Il commence à pleuvoir, de ces crachins glacés si courant en cette période hivernale. Mes cheveux mouillés tombent comme des baguettes de tambour, raides, filasses, les mèches grossies à leur extrémité par l’amoncellement des gouttes d’eau.
J’ai 10 ans, un gros manteau, une belle robe de velours rouge avec un col en dentelle de Bruges, un petit sac à main assorti et de jolies chaussures noires en cuir verni.
Et pourtant, je pleure. Je pleure parce que je suis trempée, je pleure parce que j’en ai assez de marcher. Je pleure surtout, comme tous les enfants du monde, parce que j’ai faim, parce que j’ai froid, parce que j’ai mal.
Il ne faut que quelques minutes pour que les badauds se retournent. Certains avec un sourire désolé, d’autres avec l’air excédé de ceux qui ne supportent plus rien.
Ma douce maman, que le scandale effraye, essaye alors gentiment de me calmer. Rien n’y fait. Je pleure de plus belle. J’ai tellement mal, je suis incapable de faire un pas de plus dans ces torturants godillots.
Alors, en douce, je les enlève et continue à marcher dans la rigole. En quelques secondes mes chaussettes sont trempées et lorsque ma mère s’en aperçoit, je vois l’effroi se peindre sur son visage.
– « Mais qu’est-ce-que tu as fait ? me demande-t-elle. Tu vas attraper la mort ! Remets ça tout de suite, on dirait Cosette !
Et voilà, le mot est lâché, la honte suprême. Quand je ne suis pas une petite fille modèle, je ressemble à Cosette.
Ma tendre maman, ma gentille Fantine, mutilée de me voir souffrir mais bien décidée malgré tout à garder la face.
Pas question que sa fille marche les orteils dans le caniveau en pleine chaussée de Bruxelles.
L’orage gronde dans la famille. Je sanglote de plus en plus. Maman s’énerve. Je maudis en silence ce vilain bonhomme de la boutique qui nous avait pourtant assuré que ces godasses étaient très confortables. Et au prix où on les a payées en plus !
Voleur, escroc, tyran, assassin…
C’est vrai qu’il avait des allures de Thénardier ce monstre.
La bataille qui s’engage entre ma mère et moi n’a rien à envier à celle de la morne plaine. Mais ce jour-là, maman est anglaise et moi française : je remets mes souliers en continuant à alimenter le torrent qui inonde le bas de mes joues.
Et soudain, entre deux hoquets larmoyants, au milieu de la foule, je vois apparaître mon père. Il est bouleversé de me voir dans cet état. Il me prend dans ses bras, me soulève et ô bonheur, il ôte mes vernis couleur de deuil.
A cet instant précis, nichée au chaud au creux de son cou, j’ai su que, moi aussi, j’avais la chance d’avoir comme papa un Jean Valjean.
Avril 2011
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